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Les moulins de Monteils, bien plus qu’une histoire

Sur notre territoire, trente et un pigeonniers animent le paysage. Premier fleuron du patrimoine rural bâti (1), leur silhouette nous est familière, grandement favorisée par une situation en isolé qui attire la curiosité.

 Tel n’est pas le cas des moulins à eau de la commune. Discrète, protégée des regards par une végétation luxuriante, leur construction massive baigne dans un havre de verdure né des eaux de la Lère, du Traversié ou du Candé. Témoignage d’un passé récent, d’une chronique parfois lointaine, trois magnifiques moulins se dressent fièrement sur ces cours d’eau où  l’activité s’exerçait tout naturellement grâce à l’énergie hydraulique, une force motrice propre et renouvelable. Aujourd’hui, les mécanismes épuisés des moulins de Poulidot, de Tarayre ou du Pouget, se sont inexorablement tus. Loin de l’agitation passée, à tout jamais les lieux paraissent figés. Toutefois, il suffirait de presque rien pour que, bief, déversoir, canal d’amené, trémie, vanne, meule, arche, n’enchantent à nouveau Dame rivière.

Deux autres machines à eau ont connu des péripéties moins brillantes. Les moulins du Cuzoul, des Marguerites qui, au fil des ans et des eaux, n’ont pas résisté à l’usure du temps. Quelques tristes vestiges soulignent aujourd’hui leur mémoire. Mécanisme rouillé, meule brisée, grosses pierres moussues jonchent les lieux, enchevêtrés dans des ronces rebelles, recouverts d’épais taillis.

Aujourd’hui, Les belles mécaniques aux huisseries bien huilées des moulins de  Poulidot, de Tarayre et du Pouget sortent, par magie, de leur engourdissement et nous font remonter l’implacable machine du temps.

 Les actuels propriétaires, Irène Caraby, Marc Couderc, Paulette Darasse, tous dans la lignée familiale de meuniers où la symbolique de la farine et du pain tient une place sacrée, nous livrent de savoureuses anecdotes, révélant ainsi une page glorieuse quelque peu méconnue de l’histoire locale.

 

A Gasherbes, sur la Lère. Moulin de Poulidot.

 Construit avant la Révolution, le moulin situé à quelques encablures de la chaussée principale de la Lère, étend son emprise entre deux routes. Les moulins de Poulidot et du Cuzoul appartenaient autrefois à la famille De Courrèges, propriétaire du château.

 Elie, grand-père d’Irène Caraby, au service des châtelains, s’affairait avec entrain dans sa fonction de fermier auprès des deux machines. Durant plusieurs décennies, le moulin fonctionnait à plein régime et les trois meules de tout leur poids écrasaient sans discontinuer, blé, orge ou maïs. « A l’époque, nous fournissions de nombreuses boulangeries sur les secteurs de Caussade et Montauban », commente fièrement Irène Caraby.

 L’anecdote de l’achat du moulin et de son patronyme mérite d’être contée. Irène : « Cela se passait vers 1890. Un matin, mon grand-père Elie dit à ma grand-mère Maria, en se rendant au buffet de la cuisine pour prendre la grande soupière emplie de louis d’or ». En version originale :

    Lo papet (2) : « Aqueste matin, vau en çò del notari e vau crompar lo molin ! »  

    La grand-mère étonnée ne dit mot. Et Elie, soupière sous le bras, quitte le    moulin. Quelques heures plus tard…l’affaire a été rondement traitée. A son retour parmi les siens.

    Lo papet : « Ara, setz en çò vos ! »

    La grand-mère Maria quelque peu déconcertée…

    La mameta : « Es une polida dòt en eritatge ! » (3)

Avec émotion Irène dresse sans détour la scène : « C’est de l’authentique ! »

 En 1955, le moulin de Poulidot écrasera sa dernière graine de blé. Aujourd’hui, le site mérite détour et déplacement grâce à son magnifique parc de verdure, un  espace quasi aquatique entretenu au quotidien par Irène et Marcel Caraby.

 

A Tarayre, sur le Traversié. Moulin de Tarayre.

 Le moulin de Tarayre peut s’enorgueillir d’être le plus ancien moulin de Monteils. Construit au XIIIème siècle, le moulin Del Frayssé (4) prend l’appellation moulin de Tarayre, du nom de son nouveau propriétaire, une mutation apparue avant la Révolution.

 La solide bâtisse (5) appartenait à la famille Delord durant nombre de générations puis, par héritage, à Franck Couderc et depuis 1963 à son fils Marc.

 L’activité minotière ne dure que trois ans, remplacée par la boulangerie. Cette reconversion entraîne la mise en service d’un four suivi d’un second en 1928, toujours en place.

 L’arrière grand-mère Maria Delord née Valette, assure entre les deux guerres, les livraisons. Une carriole tirée par un cheval permet au sympathique équipage d’effectuer les tournées sur Monteils, Saint-Cirq, Caussade et les «portes» de Septfonds.

 En 1944, Marc poursuit l’activité sur le même secteur, abandonne le côté bucolique du transport et pragmatique, utilise une Ford modèle T, puissance 14 cv, suivront une Ford de 21 cv, une voiture à gazogène, une Peugeot 402, une Simca Aronde. Le maître du pain précise : « Tous les jours je faisais la tournée. Je livrais toutes sortes de pain : flute, gros pain et pains spéciaux ». Le lundi était une journée particulière réservée au marché de Caussade. Et le boulanger nous livre malicieusement une belle anecdote : « Tous les lundis, je tenais un étal. Christian Emboulas, curé de Caussade, était mon ami. Quand il s’arrêtait devant mon stand, il me disait, Marc va manger un morceau de gâteau et va boire un coup de vin; pendant ce temps je te remplace. ». Du vécu !

 Entre 1944 et 1971, l’activité du moulin est intense. Les mitrons fabriquaient 5 à 6 fournées par jour, le samedi le double. Dans les années 50, une association de pétanque de Caussade passe une commande importante de 1000 petits pains, Marc glisse avec satisfaction : « Nous avons brillamment honoré notre contrat ! ».

 Le four s’est définitivement refroidi en 1971 avec l’abandon des tournées.                                        

 Le maître des lieux, optimiste, conclut : « Avec quelques arrangements, le four pourrait redémarrer ».

 

 Au Pouget, sur le Candé. Moulin du Pouget.

 La famille Darasse inscrit son nom au patrimoine des minotiers et des boulangers depuis 1683 par de nombreux moulins en fermage ou en propriété sur les secteurs de Caussade, Réalville, Montalzat ou Montpezat-de-Quercy.

 Le moulin du Pouget construit en 1635, déploie son activité dès 1638 (6). Arnaud Darasse l’exploite à partir de 1649, et en 1850, le moulin devient propriété familiale.  

 Le grand-père Marcelin occupait la noble tâche de boulanger-minotier, et durant la Première Guerre mondiale, avec détermination, sa femme Marie, assure les tournées sur le secteur de Caussade. 

 Le moulin se dote de trois puissantes meules. Deux pour les aliments du bétail, la dernière pour la farine de blé utilisée pour la confection du pain cuit dans le four contigu au moulin.                                                                       

Le moulin traverse une période sombre durant la Seconde Guerre mondiale. Ainsi, sur ordre des autorités françaises et des troupes d’occupation, les meules étaient plombées après leur utilisation pour éviter les détournements de farine. Bravant les interdits, Marcelin ôtait les scellés, et dans la clandestinité, les meules délivraient la précieuse mouture provenant de sacs de blé apportés nuitamment à travers champs par les agriculteurs du coin. Bien plus tard, ces actes de bravoure vaudront à Marcelin grande reconnaissance des familles concernées.    

 Après la guerre, le moulin va connaître un essor économique de premier plan grâce à son meunier Marcel Darasse (7) dit Sucran, secondé avec vaillance par son épouse Paulette. En véritable chef d’entreprise aux idées novatrices, Sucran convertit l’outil dans la production et la vente d’aliments pour le bétail. Activité poursuivie aujourd’hui par les quatre fils de Marcel : Bernard, Michel, Jean-Claude et Alain.

 Le démontage des meules en 1975 signe l’arrêt provisoire des machines.           

 L’avenir paraît radieux. Alain explique : «Le moulin va être rénové à l’identique et connaître une nouvelle vie grâce à une turbine hydraulique pour la production d’électricité».

 

Sous l’arche, l’eau coule.

Et demain, les moulins de Poulidot, de Tarayre, du Pouget nous conteront encore un flot de belles histoires.   

 

 André Ramoneda

 Biographe


(1)  Le recueil du «Patrimoine rural de Monteils » réalisé en 2002, est consultable en mairie. L’étude porte sur le patrimoine bâti, lié à l’eau, naturel, religieux et archéologique.

(2) Version occitane de Christelle Simeon, professeur d’Occitan à l’école communale.

Traduction : Le grand-père : « Ce matin, je me rends chez le notaire et  j’achète le moulin ! ». Le grand-père : « Maintenant vous êtes chez vous ! ».

(3) La grand-mère : « C’est une belle dot en héritage ! ». Ainsi, le moulin a été baptisé Moulin de Poulidot.

(4) Moulin Del Frayssé (moulin des frênes).

(5) Le recueil du «Patrimoine rural de Monteils » présente une copie d’un acte de vente datant du 22 juillet 1447. Publié grâce à l’aimable autorisation de Marc Couderc.

(6) La couverture du recueil « Monographie de Monteils » par Jean Neveu, est illustrée par une photographie d’une brique gravée « 1638 » du moulin du Pouget.

(7) En 1965, Marcel Darasse rejoint l’équipe municipale. Premier adjoint en 1971, il occupe ce poste jusqu’en 1995. Marcel Darasse décède le 30 avril 2005, à 82 ans.